Au nord-est de l’Espagne, le projet d’un complexe géant de jeux et de parcs d’attraction devrait bientôt voir le jour. Les écologistes et les habitants s’inquiètent pour l’équilibre de la région.
C’est au cœur des Monegros, une sierra désolée adossée aux Pyrénées aragonaises, que le promoteur international ILD a choisi de bâtir un complexe touristique d’un nouveau genre. Gran Scala, c’est son nom, se veut être une sorte de petit Las Vegas européen, avec 32 casinos et maisons de jeux, 70 hôtels et plus de 200 restaurants. Le projet, qui s’étendra sur 2025 hectares, inclura également six parcs à thèmes, dont un dédié au sacro-saint football, un hippodrome et plusieurs golfs. Présenté à l’occasion de l’Exposition universelle de Saragosse en septembre 2007, Gran Scala a été voté par le gouvernement d’Aragon le 12 décembre dernier. Montant de l’investissement prévisionnel : 17 milliards d’euros, au bas mot. Le projet a été vanté comme “nécessaire et indispensable” pour le désenclavement économique de la région. Il est vrai que l’Aragon reste l’une des provinces les moins développées d’Espagne: son PIB ne représente qu’un peu plus de 3 % de la richesse du pays. L’arrivée de Gran Scala est attendue pour générer, d’après ses promoteurs, pas moins de 60 000 emplois et attirer à terme 45 millions de touristes chaque année. Des chiffres jugés irréalistes par de nombreux spécialistes, qui constatent un désintérêt croissant pour ce genre de destination et craignent une qualité insuffisante des emplois à pourvoir.

Un environnement riche et fragile
Face à l’ampleur du projet, de nombreuses voix se sont aussi élevées pour pointer les incidences sur l’environnement. Les promoteurs défendent l’idée d’un complexe “écologiquement responsable”, en évoquant la réalisation d’un tramway à l’énergie solaire à l’intérieur de Gran Scala. Mais l’Aragon souffre aussi d’un manque d’eau récurrent et l’on voit mal comment un tel centre, comparable à une ville de cent mille habitants, pourra répondre à ses besoins sans puiser une partie de l’eau de l’Ebre, un fleuve déjà très affaibli par l’irrigation. Le désert des Monegros est aussi un site d’intérêt faunistique majeur. Son relief et sa végétation steppique en font l’un des derniers bastions pour des espèces d’oiseaux très menacées à l’échelle européenne voire mondiale: l’Outarde canepetière, le Ganga cata, le Sirli de Dupont (une alouette éteinte depuis 2004 en Catalogne) et l’Aigle de Bonelli trouvaient jusque là l’isolement et l’espace nécessaires à leur survie. Même si la construction de Gran Scala n’empiètera pas directement sur les principales zones de reproduction des oiseaux, les nuisances sonores, l’aménagement des voies d’accès et la pression foncière nouvelle vont forcément mettre à mal ces populations fragiles.
Débat démocratique confisqué
Ces arguments n’ont pas entamé l’enthousiasme de José Angel Biel, le vice-président du gouvernement autonome d’Aragon. Accusé de ne considérer le projet qu’en termes financiers, sans égard aux conséquences environnementales, paysagères et humaines, Biel s’est dit prêt à faire modifier la loi sur les jeux de hasard actuellement en vigueur pour permettre à Gran Scala de fonctionner. Un argument supplémentaire pour nourrir la contestation: le collectif Stop Gran Scala et le parti Izquierda Unida dénoncent les agissements du gouvernement régional, coupable selon eux de “diriger l’économie de l’Aragon vers la mono-activité du jeu au détriment de l’agriculture, de l’industrie et d’un tourisme à taille humaine”. Aucune étude d’impact n’a été pour l’instant officiellement menée, alors que les habitants réclament un véritable débat démocratique autour de ce sujet. Seule l’Union des consommateurs aragonais a publié un rapport sur les effets possibles de Gran Scala. Dans sa première version, celui-ci déplore justement l’absence dans le dossier d’éléments techniques et de données précises.
Prudente, l’association s’inquiète aussi des distorsions probables entre les discours officiels sur le développement durable et les effets pervers d’une telle cité artificiellement bâtie. Entre temps, le gouvernement central vient de voter les enveloppes budgétaires régionales. En déclarant prioritaires au développement les provinces de Teruel et Huesca, il permet à celles-ci de bénéficier de subventions couvrant jusqu’à 35 % de leurs dépenses d’investissement. Gran Scala, qui doit s’implanter sur la province de Huesca, reçoit ainsi un coup de pouce du gouvernement de Zapatero… Ce qui fait dire à beaucoup que l’affaire est pliée. Reste à ILD le soin de trouver les terrains nécessaires pour bâtir la ville de jeux. Le promoteur, qui veut poser la première pierre dès la fin de l’année, espérait négocier l’hectare à 3000 euros. Il doit faire face à des propriétaires fonciers particulièrement gourmands, qui en réclament cinq fois plus.
Auteur: Richard Gonzalez, du merveilleux blog Avant la Lettre, qui vient de rejoindre l’équipe d’Ecolo-Info pour vous faire partager de temps à autres ses belles photos et sa sensibilité sur les problématiques qui nous entourent…

Et au milieu poussera une ville…











le 21 avril 2008 à 20:52:
stop for the faune!!!!!
le 28 avril 2008 à 20:21:
J’ai noté sur d’autres articles que le projet représentait moins de 5% du desert et que la consomation en eau n’exederait pas la consomation, a surface egale, d’un champ de mais…. Quand aux nuisances, une grande partie du site est utilise par l’armée espanole pour des éssais et des maneuvres… Ou serais le vrai combat ?
le 28 avril 2008 à 22:05:
El Pollo Loco :
Une portion très réduite du territoire de Los Monegros a fait l’objet d’essais militaires, mais dans un coin absolument pas sensible. Et quand bien même, on sait que les terrains militaires sont souvent des havres de biodiversité, parce que finalement très peu dérangés. Les terrains actuellement convoités par Gran Scala sont situés à l’ouest de la bourgade de la Almolda, ce sont des zones de cultures extensives de blé et des steppes appartenant à des propriétaires privés, propices à la reproduction des cailles, outardes et autres gangas. Une partie d’entre eux devaient prochainement être classés en zone de protection spéciale pour l’avifaune.
Les 5 % du territoire, ce sont effectivement les 2500 hectares indispensables à la construction de la ville, mais celle-ci sera desservie par deux nouveaux barreaux autoroutiers qui vont couper d’autres zones sensibles. On projette également d’y construire un aérodrome et un héliport : tu imagines un peu le boucan constant? Surtout que les plans prévisionnels de Gran Scala tablent sur 45 millions de touristes par an. Des études ont montré que les nuisances seraient perceptibles sur la faune dans un rayon de 30 à 40 km autour de cette ville de 100 000 habitants.
Enfin, les arguments que tu rapportes sur l’eau sont ceux de la compagnie ILD, qui a tout intérêt à peindre en vert son projet pour le faire passer. Il faut chercher la vérité ailleurs, mais pour l’instant les promoteurs nous laissent dans le flou quant à la quantification réelle des consommations. On sait seulement qu’à lui seul, Gran Scala va contribuer au minimum à 6 % des émissions de CO2 de toute l’Aragon.
Le vrai combat est dans la recherche d’un développement harmonieux pour cette région qui souffre d’un exode rural massif. Harmonieux c’est-à-dire qui permet à chacun de vivre dignement dans un environnement préservé. La région planche depuis plus de dix ans sur la création du parc naturel de los Monegros : ce label serait un formidable atout pour le développement d’un tourisme doux, axé sur un réseau d’hôtels intégrés et de gîtes pour la découverte des merveilles écologiques et patrimoniales de cette région fantastique.
le 05 mai 2008 à 15:48:
STOP GRAN SCALA
le 13 mai 2008 à 16:49:
a richard: le lieu n’est pas celui que vous indiquez mais il se situe le long de la voie ferrée neuve et de l’autoroute ou le terrain a été bouleversé par la construction. Il n’y a donc aucun “barreau autoroutier” . Les données du dossier ne permettent pas de parler de 6% de CO2… par contre, comme tout français arrogant, je te suggère gentiment d’aller voir les pesticides des agriculteurs bretons qui polluent les nappes d’eau sous la terre , les pêcheurs de sete qui viennent d’être condamnés par bruxelles pour avoir trop pris de pêche, les 80% de rivières polluées de ton hexagone et après résolu les risques des centrales nucéliares et tout le reste, vient faire la leçon a l’aragon ou 86% des gens soutiennent le projet selon un sondage du periodico (pourtant anti projet ) publié il y a 8 jours
le 13 mai 2008 à 18:36:
A alterduo@wanadoo.fr (Toulon) :
(J’ai déjà lu votre prose dans le Figaro.fr d’hier, si je ne m’abuse? )
Je ne comprends pas très bien vos arguments : en quoi exposer un projet tel qu’ici dénote de l’arrogance? La planète appartient à tout le monde, et chacun est en droit de dénoncer ce qui ne va pas, il me semble.
Les dysfonctionnements environnementaux français que vous énoncez sont largement rebattus ici et ailleurs, et il y en a bien plus, bien plus que ça. En lisant attentivement ce site ou en parcourant les pages de mon blog un peu en arrière, vous auriez pu tomber sur des listes impressionnantes de tout ce qui ne va pas. Si j’ai choisi de parler du projet Gran Scala, c’est parce que je suis attaché à cette région, terre de mes ancêtres (je suis au moins aussi espagnol que vous), longuement arpentée. Et qu’une ville de jeux et de loisirs (érigée par des capitaux franco-australo-anglais) telle que celle-là cristallise à peu près tous les problèmes socio-environnementaux dont souffrent nos sociétés modernes.
Nous sommes bien d’accord sur l’emplacement prévisionnel du site, non, il n’y a pas d’erreur : le terrain actuellement convoité est situé à l’ouest-sud-ouest de la bourgade de la Almolda. Voir à ce sujet : http://www.aragondigital.es/asp/noticia.asp?notid=45726&secid=6 Et je confirme, sauf changement de stratégie qu’on ne m’a pas indiqué, que d’autres axes routiers seront créés à l’occasion de ce chantier.
Pour compléter ce que nous disons ensemble, il faut rajouter que deux autres communes ont été “mises en réserve” en cas de défaillance ici, en l’occurrence Villanueva de Sigena (que je ne connais pas) et Penalba (où j’ai dormi à la belle étoile, sensation extraordinaire).
Je comprends que la population de l’Aragon puisse être favorable à un projet vendu comme tel, c’est-à-dire pourvoyeur de quelque 60 000 emplois (sic) et capable de drainer 45 millions de touristes par an (re-sic, mais le chiffre a été rabaissé à 25 millions il y a quelques semaines), quand cette région, l’une des plus pauvres d’Espagne, souffre d’exode rural. Mais on peut se demander à quel prix seront proposés ces emplois quand ILD rechigne déjà à verser les sommes qu’attendaient les propriétaires fonciers.
Surtout, les 60 000 postes à pourvoir ne pourront pas être occupés par des autochtones, pour la simple raison qu’il n’y a pas 60 000 habitants capables de tenir ces postes sur cette zone : l’afflux d’une nouvelle main-d’oeuvre entraînera la construction de nouveaux logements à proximité du site, et donc conduira inexorablement à la dénaturalisation des villages autour. Une pression immobilière qui, de proche en proche, devrait gangréner tout l’écrin des Monegros. J’aimerais me tromper, mais je ne connais pas de contre-exemple, surtout pas en Espagne où le tourisme de masse a fait disparaître tous les villages côtiers d’autrefois.
Plus globalement, à travers ce projet qu’elle est en passe d’avaliser (car il se fera, quand la politique et les financiers trouvent des intérêts communs, il n’y a plus d’obstacle), l’Espagne donne un peu plus l’impression d’être engagée dans une dangereuse fuite en avant. Le fait qu’elle soit capable de confier les clés du développement économique d’une région à des promoteurs dont on ne sait pas grand’chose sur la solvabilité, le passé et les motivations véritables, donne à réfléchir. On remarque surtout que la construction, pour ne pas dire le bétonnage, reste la principale clé de voûte de son économie. Malgré tous les problèmes qu’une telle mono-activité, fixée voilà trente ans, entraîne aujourd’hui (bulle immobilière, arrêt brutal de la croissance, hausse du chômage des jeunes, endettement des ménages…).
C’est de bonheur durable, dont tout le monde a besoin, vous ne croyez pas?
le 26 juin 2008 à 9:22:
Bravo Richard ! Et surtout, tiens nous informés de l’évolution de cette affaire.