Ecolo-Info
 Comment faire partie de la solution…? Ecolo-Info ACT’Sense #36
De Anne-sophie • 05 janvier 2009 •
Catégorie: Réfléchir/Entreprendre

Début décembre, j’ai eu la chance (avec quelques amis) de dîner avec Gunter Pauli (le fondateur de la marque Ecover et du Zero Emission Research Institute, dont Maxime nous a parlé ici). Au cours de la discussion, l’une de ses remarques m’a profondément marquée: “nous faisons face à de gros problèmes, et personne n’a envie de faire partie du problème. Alors nous essayons tous de faire partie de la solution…” Et c’est vrai, personne n’a envie de faire partie du problème, alors chacun d’entre nous (tout du moins ceux qui ont compris le problème…) cherche à faire partie de la solution, à créer sa propre initiative pour la planète, si bien que nous observons (et c’est tant mieux) de plus en plus d’initiatives en ce sens!

Une époque formidable

Cela dit, une question me trotte dans la tête depuis quelques temps à ce sujet… Car depuis deux ans les sites, entreprises et autres associations (dont la nôtre, ne nous excluons pas!) se multiplient et souvent des initiatives similaires se créent à quelques mois d’écart (dernier exemple en date, les réseaux sociaux écolos), amenant certains à entrer en concurrence directe avec d’autres, que ce soit au niveau des entreprises comme des  ONG bien sûr (même si elles existent depuis longtemps, l’émulation se place dans les projets)! Beaucoup ont leur déclic, comprennent qu’il y a problème, et du jour au lendemain ou presque veulent tout changer et s’engagent tant que possible, à leur manière, dans des projets plus responsables. En ce sens, le déclic et la prise de conscience sont magiques: une fois le problème cerné et accepté, un effet de cliquet opère et on ne peut plus revenir en arrière… Et voir tous ces projets et cette créativité émerger est tout simplement passionnant: nous vivons une époque unique et formidable!

Mais entre différents projets, si la concurrence est saine (stimulation intellectuelle; remise en cause; émulation diverses qui font que l’on peut aller encore plus loin; publics, clients et offres différents d’où l’utilité d’offres différentes - et en tant qu’économiste je ne peux nier sa nécessité), je pense qu’elle devient contre-productive au-delà d’un certain seuil (variable selon les secteurs, le nombre d’acteurs, la demande et la “saturation du marché”), lorsque les différents acteurs oublient leur raison d’être pour se concentrer sur leurs concurrents et n’avancent plus de manière sereine ni créative! Ainsi donc, s’il est bon de préserver la diversité et la multiplicité de point de vue, je m’interroge un peu sur la manière dont nous pourrions canaliser de manière plus efficiente toutes les énergies pour aller encore plus loin… Et ne prenez pas mes propos comme une forme de désir de collectivisme détourné, surtout pas!:-)

Soyez solidaires et créatifs!

Tous les entrepreneurs le savent : lorsque l’on a une idée, plusieurs milliers d’autres l’ont aussi, mais seuls quelques uns la réaliseront. Tout dépend alors de la manière dont on la réalise et - en ce qui concerne les initiatives vertes - de l’éthique avec laquelle on la réalise. La concurrence a du bon certes, mais dans une démarche durable j’avoue être persuadée qu’au delà d’un certain nombre d’initiatives fortement similaires (et selon les conditions précédemment citées, il s’entend),  si on arrive sur un marché déjà bien avancé, il est bon de s’interroger sur l’utilité des projets, la créativité, sur la réelle valeur ajoutée environnementale et sociale de la démarche, et sur la manière dont nous avons envie d’avancer. Naturellement, il est difficile, lorsque l’on entreprend, d’avoir une idée du nombre de personnes qui, en même temps, sont en train de monter le même projet… et il est probable que votre offre arrive en même temps que d’autres!

Mes questions sont plutôt de savoir, d’une part, s’il est judicieux de prendre la solution de facilité, d’essayer de faire du neuf avec des préceptes anciens  et tomber alors dans ce que certains dénoncent aujourd’hui comme “l’overdose du développement durable”? Mais surtout si s’engager avec force de conviction pour la défense de la planète dans un e-nième projet similaire à tant d’autre ne fait pas courir le risque de faire des compromis que l’on aurait pas fait autrement? Et de finir aigris à terme, si le projet ne marche pas ou peu…?

Créativité, carte heuristique (source de l’image)

Personnellement, j’avoue défendre une éthique où tous les acteurs peuvent avancer main dans la main et toujours me rappeler, dans les projets que nous mettons en oeuvre, que l‘essentiel réside dans une chose: être cohérent, et faire en sorte que les choses avancent. Ainsi, si je vois qu’une ou plusieurs initiatives remplissent très bien leur rôle, je n’ai pas envie de me lancer dans une initiative similaire et je préfère regarder là où il reste des besoins à combler. Si je vois des choses qui peuvent être améliorées, je préfère m’adresser aux acteurs responsables des initiatives existantes et les aider à améliorer éventuellement leur offre… C’est une manière de voir les choses, certes, et beaucoup ne l’approuveront pas je pense mais… j’avoue que mon  eco-sapiens d’ami Baptiste m’a fait il y a peu une réflexion qui m’a renforcée dans cette conviction: “à seul on va plus vite, à plusieurs on va plus loin“… Et c’est ainsi que le projet Ecolo-Info a été conçu, dans une véritable logique d’intelligence collective.

Comment faire vraiment autrement?

Pour vraiment faire autrement, et en fonction de ce qui précède, je citerai avant tout l’exemple novateur des entrepreneurs sociaux qui détournent les logiques de marchés pour aller toujours plus loin et regarder autre chose que l’enrichissement personnel. Un entrepreneur social entreprend avec un objectif commun à tous les convaincus, fait preuve d’une créativité sans faille et s’interroge sur l’utilité réelle d’un projet, sur ses vrais apports humains et environnementaux, avant de mettre son énergie dans le projet. Les entrepreneurs sociaux “travaillent dans tous les secteurs économiques. Ils montrent que des solutions existent pour envisager un futur prospère et harmonieux. Ils se battent pour une économie plus éthique, plus humaine. Loin de tout dogmatisme, ils acceptent la loi du marché. Plus que tout, ils agissent et refusent toute fatalité” (Le printemps des Bonzai: qu’est-ce qu’un entrepreneur social?). Et en ce sens, leur rôle est plus que crucial dans les années à venir! D’autant qu’ils savent généralement s’entendre entre eux et arriver à former des collectifs de professionnels engagés prêt à collaborer plutôt qu’à se concurrencer!

Affiche événement Ashoka 9 octobre 2008 Paris Cirque d’Hiver

Mais il y a aussi d’autres exemples qui émergent peu à peu et dont la force ne devrait aller qu’en se décuplant, et dont la logique repose sur les nouvelles manière d’être (et avoir?) ensemble. Comme le souligne cet article paru sur Etopia il y a quelques jours (un site de réflexion belge sur l’écologie), les exemples d’habitats groupés, les groupement d’achats collectifs, le co-voiturage, les quartiers durables, les potagers solidaires, les services d’échanges locaux, les restaurants de quartier, mais aussi Facebook,  les rencontres sur internet, les jeux de rôles et les speed dating sont autant d’exemples de ces nouvelles manières d’être ensemble…

Tantôt, il s’agira de rencontres fugaces voire factices, tantôt l’ambition sera de rompre durablement avec la solitude et/ou de rechercher la personne avec laquelle on créera peut-être un jour une famille, de manière aussi traditionnelle que légitime. Souvent l’objectif sera de conjuguer plaisir et utilité, en construisant de nouvelles solidarités qui permettront tout simplement de vivre mieux, ce qui pourra vouloir dire de manière à la fois plus écologique et plus économique“.

Mais surtout, derrière ces expériences se pose la question de savoir si nous assistons “aux prémices d’un mouvement de grande ampleur qui va changer en profondeur la société“, ou s’il ne s’agit “que de phénomènes marginaux ? (…) Sommes-nous en train de sortir de l’ère d’un individualisme de compétition où il s’agit de compter surtout sur ses propres forces et où nous avons à assumer seuls les responsabilités de nos réussites comme de nos échecs ? Entrons-nous dans une nouvelle période où la coopération et l’altruisme sont remis tout en haut de la hiérarchie des valeurs ? Quelles sont les conditions pour réussir ces nouvelles expériences, autrement dit que faut-il faire pour qu’elles soient simultanément, amusantes, épanouissantes et émancipatrices ? Faut-il des chefs ? Ou alors n’en faut-il surtout pas ? Comment on fait pour s’y organiser, pour répartir les tâches ? Comment y aborde-t-on les questions d’argent, d’affection, de responsabilités ?

Campagne Ecomagination BBDO New York - 2006 - En partenariat avec ACT Responsible

En somme, si l’on déroule la bobine des questions comme le fait Etopia, l’on en arrive à  poser d’autres questions fondamentales, notamment en temps de crise n’est-ce pas…:

“Comment développer une société d’échanges qui ne soient pas seulement des échanges marchands ? Comment construire une société qui fait de la production de liens - et non de celle de biens - une priorité ? (…) La société se laisse-t-elle réduire à la somme des comportements de chacun d’entre nous ? Qu’est-ce qui se noue et se dénoue dans nos rapports humains ? Quelles envies d’être ensemble, c’est-à-dire aussi de donner, de recevoir et de rendre nous animent ?”

Avant de retomber sur les questions essentielles…

Et si au fond la vieille idée à retrouver derrière ces expériences de convivialité, n’était-ce pas celle de réciprocité, c’est-à-dire d’un échange qui ne serait dominé ni par la peur, ni par le fric ou le pouvoir, mais par le seul désir d’être (bien) ensemble ? Et de savoir qu’on peut, vraiment, compter l’un sur l’autre. Pour vivre libre. Et pour être capable de surmonter collectivement les défis écologiques et sociaux qui nous attendent.

J’ai “comme qui dirait” l’impression que l’on en revient un peu à la question posée par David la semaine dernière via l’éléphant du développement durable… Si chacun apporte sa pierre à l’édifice mais sans la poser à côté ou sur les autres pierres, arrivera-t-on à monter l’édifice un jour…? Il faut de tout pour faire un Monde, mais pour un Autre Monde, vous les voyez comment les choses, vous?

Image Gapinvoid

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Anne-sophie Economiste de formation (spécialisée sur les questions de commerce et développement et sur les liens entre économie et terrorisme), j'use de mon "virus de l'info" pour essayer de transmettre au plus grand nombre une grille de lecture plus verte de l'actualité!
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6 Réponses »

  1. Bravo pour ce bon résumé de la situation présente… et des perspectives qui s’annoncent pour le futur !

    Il y a du Illich dans ce que tu dis lorsque tu parles de seuil. Oui la diversité, et dans une certaine mesure la concurrence, est un élément positif et constructif. Mais, comme pour l’éthique, où réside au final le seuil. On ne peut voir le Rubicon, là où la compétition, en devenant autonome, embourbe ses acteurs.

    Mettons les pieds dans le plat. Récemment, j’ai reçu deux mails (comment l’ont-ils eu ?) pour me parler d’une autre barre à télécharger. Une bonne initiative… sauf que: cela existe déjà (on croirait même à du plagiat de la barre ecolo-info) et que la diversité n’est pas vraiment patente dans ce cas. Bref, on rentre clairement dans le domaine de l’imitation, de la confusion juste pour gagner quelques parts d’audience. Essayons de nous mettre dans la peau de l’équipe qui a initié ce drôle de duplicata. J’imagine qu’ils se sont dits que c’était somme toute facile à créer, que ca pouvait rapporter quelques visites, donc quelques sous. Et que rien d’un point de vue éthique ne les empêche de le faire.
    Sauf que, disons-le clairement, cela n’apporte à rien par rapport à la barre ecolo-info et qu’en plus il manque l’aspect “collectif et discursif” propre à ce site.

    Bon j’arrête de jeter des fleurs; je veux juste montrer qu’il y a une différence entre concurrencer en misant sur la différence et concurrencer en misant sur la ressemblance…

    Mais l’exemple des réseaux sociaux mentionnés est encore plus probant (bien que chacun ait une certaine différence… mais bon on ne peut pas s’inscrire à tous les réseaux virtuels !)

    La question la plus importante que tu mentionnes (savoir si nous assistons “aux prémices d’un mouvement de grande ampleur qui va changer en profondeur la société“, ou s’il ne s’agit “que de phénomènes marginaux ?) je la formulerais ainsi: “Allons-nous vers une prise de conscience écologique libre ou tributaire des valeurs du système actuel comme l’individualisme et la compétition ?”

    Je sais qu’il y a beaucoup d’acteurs du Développement durable qui partagent un rêve d’avenir plus soutenable dans la continuité du monde actuel. A savoir des technologies propres, et pourquoi pas des multinationales des énergies renouvelables. Bref la technique et la finance, en redevenant outils, verdiront ce monde.

    Ceux qui me connaissent savent que pour ma part je ne partage pas ce rêve. La technique est devenue autonome (Ellul, Heidegger) et la finance on s’en aperçoit maintenant. Je ne vois pas comment l’on peut se réapproprier ces artefacts sans passer par une reconsidération, une réévaluation de tous nos concepts et de toutes nos certitudes. Quand j’entends au JT du 31 décembre que les passants interviewés (ah! les micro-trottoirs) formulent le voeu d’avoir plus d’argent, je suis perplexe. L’argent est manifestement considéré comme une fin. Bizarre que ces gens n’expriment pas un vrai voeu, même matérialiste.
    Ah aussi: changer notre rapport aux déchets, aux toilettes, à l’espace public…

    Bref, pour reprendre Castoriadis, d’abord décoloniser l’imaginaire, réinterroger les mots, les tabous, les clichés. Pour aborder technique et finance de manière plus lucide. Le pouvoir des mots…

    Enfin, j’aime beaucoup la formulation du début de cet article. Effectivement “personne ne veut faire partie du problème, tout le monde se déclare de la solution”. En terme plus crus: “Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil”. Ou, mieux, le discours langue de bois dans toutes les entreprises… et ONG: “On est pas parfait, mais on s’inscrit dans une démarche de progrès”. Ah “s’inscrire dans une démarche de progrès”.

    Quand j’étais petit, les bonnes âmes disaient des gens pas très futés : “en tout cas, il est gentil”. Et moi je fulminais “manquerait plus qu’il soit à la fois idiot et méchant !” Donc, c’est la moindre des choses que chacun progresse… et en plus c’est pas vraiment le cas quand on dissèque les faits.

    Le grand drame effectivement, c’est qu’il n’y a plus de méchant. Si vous en coincez un, il vous montrera tout ce qu’il fait de bien à côté (il coupe l’eau en se brossant les dents, il repense la forme de ses gobelets pour sauver les hérissons :-o …)

    N’attendez pas de trouver Le Méchant, celui qui bave et agresse tous les passants. Rassurez-vous, tous les humains ont une part d’humanité ! Mais regardez les faits. Et donc la cohérence.

    Bon courage à tous !

  2. Je partage totalement ton point de vue. Et pas seulement par rapport à l’écologie qui est une donnée encore trop neuve pour être vraiment évaluée mais surtout pour les ONG et autres ASBL. Combien d’associations pour une même maladie? Quand on regarde le nombre d’associations qui portent le nom d’un enfant disparu, on se demande si les parents ne sont pas passé à côté de quelque chose.
    Pour médecins sans frontières et médecin du monde? Ces deux ONG sont-elles réellement différents? Pourquoi ne s’unissent-elle pas pour être plus fortes?
    J’ai l’impression que bien souvent il y a une part de narcissisme chez les fondateurs de toutes ces initiatives qui veulent LEUR association.
    Et tout cela s’applique à l’écologie, d’autant plus sur internet où le profit est facile et où le plagiat n’a pas de conséquences.
    Comme on ne peut contraindre les autres à abandonner leur projet, reste plus qu’à adhérer au leur et à tenter de l’améliorer ou si on était là avant, miser encore et toujours sur la qualité, la cohérence et l’éthique.

  3. [...] Je n’ai pas lu les deux livres dont elle parle, mais je me suis empressée samedi matin d’aller acheter l’un des deux, i.e. celui d’Hervé Kempf, journaliste dont les exemples et les argumentations sont toujours, à mon sens, brillantes, et dont j’attendais la sortie avec impatience! Naturellement je n’ai pu m’empêcher de commencer à le lire tant j’avais apprécié son premier opus (Comment les riches détruisent la planète). Et j’avoue être parfaitement en accord lorsqu’il affirme que “ce qui fera pencher la balance, c’est la force et la vitesse avec lesquelles nous saurons retrouver l’exigence de la solidarité“ (n’était-ce pas le sujet de notre ACT’sense la semaine dernière d’ailleurs?;-) [...]

  4. [...] les gens en position d’être acteurs à part entière, d’être une part de la solution comme le rapportait Anne-Sophie dans un récent billet. Les collectivités locales qui établissent des plans climat travaillent beaucoup sur les aspects [...]

  5. [...] Comment faire partie de la solution?, Ecolo-Info, 5 janvier 2009 [...]

  6. [...] Comment faire partie de la solution?, Ecolo-Info, 5 janvier 2009 [...]

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