Après les interrogations sur le cerveau vert (cf. le billet de Laure Noualhat sur Six Pieds sur Terre ou celui d’Hubert Guillaud sur Internet Actu), je vous propose de nous aventurer au cœur de l’identité humaine. Que voulons-nous? Qu’est ce qui nous définit? Par rapport à quoi nous définissons-nous? Comment réagissons-nous aux peurs et aux menaces? Les réponses à ces quelques questions pourraient avoir de l’importance dans nos efforts pour répondre aux crises environnementales dont nous sommes à l’origine.
C’est du moins le propos de Tom Crompton, responsable du projet “Strategies for change” du WWF anglais, et de Tim Kasser, professeur de psychologie au Knox College de Galesburg (Illinois). Les auteurs de l’essai “Meeting environmental challenges : the role of human identity” estiment que l‘identité humaine conditionne bon nombre de nos réponses individuelles et collectives. Ils explorent trois facettes de notre identité qui ont actuellement une influence globalement plutôt négative sur notre prise en compte de l’environnement :
- nos valeurs et nos objectifs de vie,
- notre sentiment d’appartenance/exclusion à des groupes,
- nos réponses à l’anxiété et au danger.
Meeting Environmental Challenges: The Role of Human Identity
Facette n°1: les valeurs et objectifs de vie
Les valeurs servent de principes et de guide dans la vie d’une personne. Par rapport aux attitudes, “les valeurs sont vues comme plus centrales pour le moi, transcendent les objets et les situations, et déterminent les attitudes et le comportement” (cf. ce billet sur le précédent rapport de Tom Crompton pour le WWF). Des recherches inter-culturelles ont identifié environ une douzaine de valeurs et d’objectifs globalement partagés dont des valeurs d’affirmation de soi, de pouvoir, plus matérialistes, mais également et à l’opposé de celles-ci des valeurs d’altruisme et de transcendance de soi. Des recherches ont montré que les personnes qui se reconnaissent fortement dans des valeurs matérialistes ou d’affirmation de soi ont des attitudes plus négatives envers l’environnement et sont moins disposé à adopter des comportements éco-responsables.
Le système de valeurs « circumplex », d’après S. Schwartz, 1992, 1996
Facette n°2: l’identité sociale
Un autre élément de définition de l’identité d’une personne est l’identité sociale ou les groupes auxquels on appartient. Pour répondre à la question “Qui suis-je?“, on répond typiquement en précisant son appartenance à divers groupes - sexe, nationalité, profession, religion, métier, appartenance politique - ainsi que son adhésion à de plus petites entités - club de sport, groupe de musique. L’idée de l’identité sociale a été élargie pour prendre en compte le sentiment d’appartenance à la nature. C’est le concept d’identité environnementale.
Partager une identité sociale crée un sentiment d’appartenance à des groupes communs (in-group), mais crée aussi automatiquement les groupe des personnes ne partageant pas ces aspects de notre identité sociale (out-group). Cette catégorisation en groupe a des conséquences sur le regard que l’on porte sur les gens et sur les phénomènes de stéréotype et de discrimination (sexisme, racisme). On valorisera plus facilement les membres d’in-groups, tandis qu’on aura tendance à avoir une vision et des comportements plus négatifs à l’égard des membres d’out-groups.
Cette différence de comportement semble se retrouver envers deux out-groups particuliers: les animaux et la nature. Et les auteurs de suggérer qu’il y a un continuum entre l’indifférence à la souffrance d’animaux et l’indifférence à la perte d’espèces entières ou à la destruction d’écosystème, ces deux attitudes étant liée au fait de concevoir la nature comme l’out-group ultime. Pour faire simple, l’être humain se considérant détaché de son milieu naturel, il ne se soucie pas des atteintes qui lui sont portées, voire il les légitime.

“Become accountable to the world around you” - Affiche réalisée par Citizen Scholar Inc - (source)
Facette n°3: l’anxiété et les réponses au danger
Le troisième aspect de l’identité humaine mis en avant pour ses effets sur nos comportements et notre prise en compte de l’environnement concerne nos réactions à la peur, à la culpabilité et à la mort. Les crises environnementales auxquelles nous sommes confrontées sont, à juste titre, éminément anxiogènes. Les mécanismes de défense que nous déployons généralement servent à réduire l’anxiété et à protéger nos identités. Malheureusement, ces mécanismes ne favorisent pas les comportements éco-responsables, voire mènent souvent à des comportements préjudiciables à l’environnement.
- Il y a les stratégies de diversion où l’on va remplacer la cause de l’anxiété en limitant notre exposition à ces informations, en se concentrant sur le présent, en se donnant bonne conscience ou en se divertissant.
- Il y a les stratégies de ré-interprétation de la menace où l’on va relativiser, plaider non coupable ou blâmer le voisin.
- Il y a les stratégies d’indifférence où l’apathie servirait à se protéger de la souffrance psychique qu’induit la perception d’une situation sans espoir.
Les auteurs mettent également en avant la théorie de la gestion de la terreur par l’estime de soi, selon laquelle le rappel de notre propre mortalité déclenche le besoin de démontrer que l’on est une personne de valeur. Compte tenu du poids des valeurs matérialistes dans nos sociétés, cela signifie pour beaucoup l’affirmation de soi par la mise en avant du statut social et des biens matériels. Avec les conséquences environnementales qui en découlent.

Dernière campagne du WWF Brésil - Agence DDB - “Le tsunami a tué 100 fois plus de personnes que le 11 septembre. Notre planète est puissante. Respectez et préservez là”
De l’intérêt d’intégrer les différents aspects de l’identité humaine
Le très grand intérêt du livre de Crompton et Kasser est de dépasser le stade des constats. Ils expliquent en effet que les organisations écologistes auraient intérêt à prendre en compte ces aspects de l’identité humaine dans leurs campagnes pour éviter les effets pervers de leur communication. Ils détaillent différentes stratégies permettant de mettre en avant les aspects de l’identité humaine favorisant les comportements éco-responsables. Je ne saurais trop encourager les personnes intéressées par le sujet à lire la seconde partie de leur livre, très riche d’idées et d’exemples.
Voici quelques unes de leurs propositions :
- Eviter le vocabulaire ou les campagnes qui renforcent les valeurs matérialistes ou centrées sur l’estime personnelle.
- Cadrer les messages écologistes pour les connecter avec les valeurs de transcendance de soi, plutôt qu’avec les valeurs matérialistes.
- S’attaquer à l’influence sociale de la publicité, par exemple en soutenant les programmes d’éducation aux médias, la suppression de la publicité des espaces publics (en particulier des espaces naturels), l’interdiction du marketing vers les enfants, et des règlementations visant à taxer plus fortement la publicité.
- Promouvoir le développement et l’utilisation d’indicateurs de progrès national alternatifs qui incluent des valeurs autre que matérialistes.
- Créer des groupes de communauté pour aider à adopter des modes de vie plus simples et écologiquement durables. Créer un environnement protégé où les participants ont le droit d’exprimer ouvertement leurs peurs profondes par rapport aux problèmes environnementaux sera important.
- Construire une conscience des êtres humains comme faisant eux-mêmes partie de la nature.
- Développer des programmes qui activent une conscience de la valeur intrinsèque de la nature et qui créent de l’empathie à son égard.
- Aider les gens à exprimer leurs peurs, tristesses, colères à propos des destructions environnementales, plutôt que provoquer ces sentiments. Le travail en groupe sera important.
Au final, je vous propose de laisser la parole à Pierre Rabhi… “Si l’humain ne change pas, comment voulez-vous que la société change ?”
++ Liens++
- Six Pieds sur Terre, Comment se fabriquer un cerveau vert?, 22 avril 2009
- Pourquoi n’avons nous pas un cerveau vert? Internet Actu, 15 Mai 2009
- Strategies for change
- L’essai “Meeting environmental challenges : the role of human identity”
- Le blog collectif Identity campaigning existe pour poursuivre cette réflexion et regroupe une quinzaine d’intervenants.
- Le livre “Meeting environmental challenges : the role of human identity” est disponible gratuitement en .pdf en intégralité ou en version résumée.

Pouvons-nous verdir l’être humain?























le 02 septembre 2009 à 13:33:
Merci Brendan pour cet article de qualité - c’est rare de trouver du contenu aussi poussé sur cette question.
Une phrase particulière m’interpelle : “Pour faire simple, l’être humain se considérant détaché de son milieu naturel, il ne se soucie pas des atteintes qui lui sont portées, voire il les légitime.” Je me suis souvent faite cette réflexion sans trouver comment amener les “autres” ou mon entourage à se sentir partie intégrante de cet ensemble qu’est la Nature. C’est d’ailleurs en partant de ce point que j’ai commencé des recherches sur la question “spiritualité et écologie” car souvent les religions prônent l’appartenance à l’univers, à la Nature etc… donc ma réflexion tourne autour de “pourquoi les croyants ne sont-ils pas plus écolo?”
Esra
le 02 septembre 2009 à 13:52:
[...] Ecolo-Info » Réfléchir/Entreprendre » Pouvons-nous verdir l’être humain? ecoloinfo.com/2009/09/02/pouvons-nous-verdir-letre-humain – view page – cached Après les interrogations sur le cerveau vert (cf. le billet de Laure Noualhat sur Six Pieds sur Terre ou celui d’Hubert Guillaud sur Internet Actu), je vous propose de nous aventurer au cœur de l’identité humaine. Que voulons-nous? Qu’est ce qui nous définit? Par rapport à quoi nous définissons-nous? Comment réagissons-nous aux peurs et aux menaces? Les réponses à ces quelques questions pourraient avoir de l’importance dans nos efforts pour répondre aux crises environnementales dont nous sommes à — From the page [...]
le 02 septembre 2009 à 13:58:
Merci pour cet excellent billet Brendan : documenté et qui apporte de concrètes propositions d’actions.
le 02 septembre 2009 à 14:25:
Très beau billet en effet, merci Brendan pour cet exposé qui décrypte somme toute les remparts que l’homme s’est construit pour rationaliser la perception absurde qu’il a de son existence.
Le repli identitaire - nous sommes en pleine effervescence de ce phénomène - tout comme les comportements moralistes ne constituent pas une solution en soi: ils excluent par définition l’Autre (les autres populations, espèces, biotopes, etc.) là où effectivement la bienveillance et l’exemplarité simple et sincère ont une influence bien plus saine et constructive.
Prendre conscience et aider à prendre conscience de la situation difficile que l’être humain a engendré/accéléré sans pour autant ostraciser ceux qui n’ont pas encore atteint ce niveau de conscience constitue je crois un enjeu important pour les écologistes et les humanistes d’aujourd’hui.
le 02 septembre 2009 à 14:38:
Encore bravo Brendan pour ce billet!
@ Esra: je suis entièrement d’accord avec toi! Sauf que j’y ajouterai pour l’église (ou les autre obédiences religieuses) ne s’emparent-elles pas plus de ce sujet?
le 02 septembre 2009 à 15:08:
@Anne-sophie
tu entends “pourquoi ne s’emparent-elles pas plus de ce sujet?”
Et bien il existe des dynamiques écologiques dans certaines communautés mais très peu en France !
Par exemple pour l’Islam : j’ai trouvé pas mal d’info dont un article sur l’engagement des mosquées de Chicago http://www.dailyherald.com/story/?id=315522
et puis… j’espère prochainement participé à des formations “spiritualité et décroissance”… ça va être très intéressant je crois.
le 02 septembre 2009 à 17:55:
@esra @anne-sophie http://www.arocha.org/fr-fr/index.html
le 02 septembre 2009 à 19:43:
Il existe aussi des actions de la part de la religion boudhiste : http://www.rimay.net/spip.php?article48
J’ai eu l’occasion de participer à une journée sur la thématique de l’écologie qu’ils avaient organisée pour la 2ème année consécutive avec la participation de Pierre Rabhi, ce printemps dernier. Ils avaient également organisé la projection du film “Nos enfants nous accuseront”…
le 02 septembre 2009 à 21:36:
Merci Esra et Olivier pour les infos!
Laurent: c’est marrant, j’ai failli y aller au printemps! Je vais peut être y aller bientôt, je te dirai:)
le 02 septembre 2009 à 22:39:
Ce qui m’a particulièrement interpelé, c’est ce que ça signifie en terme de positionnement stratégique pour les écolos. Est-ce que quelqu’un sait si dans les grandes ONG françaises il y a des réflexions de ce type ? Au WWF peut-être ?
le 02 septembre 2009 à 23:03:
@Esra sur la connexion avec la nature, voir The Natural Change Project (http://www.naturalchange.org.uk/) du WWF pour explorer les façons dont l’expérience du monde naturel peut faire un souhaiter un mode de vie plus durable. Là encore, un rapport et son résumé ont été publiés. Peut-être le sujet d’un prochain billet…
Ce projet semble notamment s’inspirer des travaux de Joanna Macy (http://www.joannamacy.net/) dont un des livres est disponible en français : Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre.
le 03 septembre 2009 à 9:08:
Coucou Brendan,
Pour répondre à ta question, à mes yeux ceux qui réfléchissent le plus sur l’intégration de ce genre de réflexion dans le mode de fonctionnement des asso sont deux du réseau de Pierre Rabhi avec le mouvement Colibri!
L’association Nature Humaine de Séverine Millet produit aussi une belle réflexion sur le sujet!;-)
Bizzz
le 03 septembre 2009 à 22:47:
Merci pour ce billet !
le 03 septembre 2009 à 23:09:
Je ne suis pas d’accord avec pierre Rabhi…
“Si l’humain ne change pas, comment voulez-vous que la société change ?” Pierre rabbhi
La société peut amorcer de vrais changement autrement
Par le pouvoir d’expression par exemple.
Le pouvoir de communication est donné depuis longtemps à des gens qui n’ont pas pris l’écologie au sérieux et ne l’ont -presque- jamais traitée. Même si les écologistes faisaient partie de la société, on ne les entendait pas.
Or aujourd’hui, il y a quand même l’apparition d’un outil incroyable, l’Internet. Grâce à l’expression individuelle qu’il permet nous assistons à l’émergence d’une communication, d’une information et d’une réflexion collective de type bottom-up alors qu’elle allait toujours du haut vers le bas.
Les études sur les créatifs culturels montre qu’ils forment 17 à 24 % selon les études de la population des pays industrialisés. Ils ont ces valeurs pro-écologiste. Leur faiblesse c’est qu’ils ne se sont jamais aperçu qu’ils étaient si nombreux (ils se croient représenter 5 % de la population selon une étude de 2005 !)
Si ce groupe avait conscience de lui-même, il pourrait prendre une force très importante, non ?
On m’a toujours dit que 4 % d’une population pouvait changer une société (révolution russe etc.)… Alors 17 à 20 % !!
le 07 septembre 2009 à 8:52:
Effectivement billet très très intéressant et intelligent où il est question de solutions, chouette !
le 25 septembre 2009 à 16:50:
Merci, Brendan, pour cet article de synthèse bien documenté et proposant de sérieuses pistes de réflexion et d’action. Je n suis pas convaincu toutefois que l’on puisse parler d ela nature en termes d’out-group (il ne s’agit pas de personnes,ici), mais je pense qu’effectivement, considérer (et l’on se situe ici au niveau des représentations sociales) que la nature ce n’est pas nous peut avoir des conséquences néfastes.
La citation de Pierre Rabhi est intéressante, mais je pense que c’est “la société” (composée d’humains, d’ailleurs), fait aussi changer l’homme. Je pense que l’on peut compter sur les minorité pour faire avancer, tous les travaux en psychologie sociale sur l’innovation l’ont largement démontré il y a déjà 30 ans.
Pour le théorie de la gestion de la terreur de Greenberg et ses collaborateurs, elle peut entraîner aussi un repli identitaire et une moindre attention à “l’environnement”, tout comme elle pourrait aussi amener chacun à se positionner comme défendant des valeurs écologistes (celles de son groupe, comparativement à des valeurs différentes portées d’autres groupes). Enfin, pour le moment, la proposition “Créer des groupes de communauté pour aider à adopter des modes de vie plus simples et écologiquement durables” implique aussi de prendre en compte l’acceptabilité sociale de ces modes de vie.
Voila voila…
A bientôt !
Pascal