Ecolo-Info
 La Laiterie du Berger, un projet de “Social Business” de danone.communities
De Elvire • 13 janvier 2010 •
Catégorie: Réfléchir/Entreprendre

“Changeons le capitalisme”, voilà ce que l’on pouvait lire sur le site Internet de danone.communities. Née de la rencontre en 2005 entre Franck Riboud, Président Directeur Général de Danone, et Muhammad Yunus, président de la banque de micro-crédit Grameen et Prix Nobel de la Paix 2006, danone.communities est la branche de social business de Danone.

Pour comprendre la branche d’économie sociale

Cette nouvelle activité sociale prend source dans une vision commune de l’entrepreneuriat: la création d’entreprise pourrait participer à la lutte contre la pauvreté et la malnutrition.

Convaincus qu’il faut donner un autre sens à l’entreprise, que la richesse d’une entreprise ne se mesure pas seulement à son chiffre d’affaire et aux dividendes versés aux actionnaires mais à sa capacité à s’inscrire dans la société, Franck Riboud et Muhammad Yanus se lancent en 2006 dans une entreprise commune, la “Grameen Danone Foods”. Une première usine de yaourts voit alors le jour à Bogra, au nord du Bangladesh. Elle produit des yaourts fortifiés en micro nutriments (iode, zinc, fer, vitamine A) à des prix accessibles ; l’objectif affiché est de répondre aux carences nutritionnelles des enfants du pays.

Le succès de ce projet conforte l’idée que l’entreprise peut jouer un rôle social fort dans les pays: le groupe Danone décide alors d’aller plus loin et se dote d’un outil financier permettant de favoriser le développement de ce type d’initiatives. La SICAV danone.communities est créée et gérée par le groupe Crédit Agricole. Cette SICAV a pour objectif de développer Grameen Danone Foods en construisant d’autres usines au Bangladesh, mais aussi d’aider au développement, dans différentes parties du monde, d’autres projets d’entreprises sociales en cohérence avec la mission du groupe, et de développer des partenariats avec des acteurs locaux ou des ONG.

Les stricts critères de ce fonds d’investissement socialement responsable (ISR) valident l’activité “social business” du groupe Danone. Voilà un terme paradoxal qui confond l’activité de développement social à celle de développement économique. Empreints d’une culture capitaliste, il est plus ou moins difficile d’assimiler ce terme, voilà pourquoi il faut tenter de l’expliquer.

Le social business se distingue d’une entreprise classique par le fait que son activité répond à une cause sociale tout en étant économiquement rentable, comprendre qu’elle doit couvrir tous ses coûts, ne générer aucune perte et permettre aux investisseurs de récupérer leur capital initial. L’investissement socialement responsable n’occulte pas la performance financière des placements, les bénéfices dégagés par une activité de social business ne sont cependant pas distribués sous forme de dividendes aux actionnaires mais directement réinvestis dans l’activité afin d’augmenter son impact social. On peut appeler ces entreprises des “non-loss and no dividend companies”, une combinaison peu courante pour le capitalisme moderne.

L’histoire de la Laiterie du Bergerie

Après la Grameen Danone Foods au Bangladesh, danone.communities a investi dans deux autres projets, “1001 fontaines” au Cambodge et “La Laiterie du Berger” au Sénégal.

Bagoré Bathily, le fondateur et président, directeur général de cette petite entreprise, reçoit aujourd’hui un soutien financier indispensable ainsi qu’une aide considérable dans les domaines maîtrisés par le groupe, de la production de produits laitiers jusqu’au marketing et à la distribution. La Laiterie du Berger à pour mission de valoriser la production de lait frais collecté localement chez les éleveurs Peuls de la région de Richard Toll, au nord du Sénégal, améliorant ainsi la situation des éleveurs et apportant aux consommateurs sénégalais des produits de qualité fabriqués à partir de lait frais, à des prix compétitifs.

Ce sont des arguments de poids quand on regarde de plus près le marché des produits laitiers au Sénégal. Le lait qui fait l’objet des échanges commerciaux au Sénégal provient à plus de 90% des importations, sous forme de poudre de lait; une aberration puisque 30% de la population sénégalaise, soit 4 millions de personnes, ne vit que de l’élevage. Le marché est dominé par Saprolait (société africaine des produits laitiers). Créée en 1938, Saprolait est la première industrie laitière implantée au Sénégal. Elle importe de la poudre de lait pour la fabrication de yaourts, de fromage blanc et de crème fraiche. La filière d’importation prend largement le pas sur la filière locale qui est encore très peu développée.

L’élevage constitue pourtant une composante essentielle de l’économie sénégalaise, le cheptel était estimé à plus 3 millions de bovins et de plus de 4 millions de caprins en 2004 (DIREL, 2004). Malgré tout, l’élevage est rarement spécialisé, que ce soit en production de viande ou en production laitière, il remplit le plus souvent une fonction d’épargne. En effet, le bétail est aussi précieux que la terre, surtout en milieu rural où la possession d’animaux d’élevage est signe de richesse et source de reconnaissance sociale. Le lait est encore considéré comme un sous-produit d’élevage notamment parce que la production laitière est limitée en raison du faible potentiel génétique des races présentes au Sénégal; de ce fait l’exploitation et la vente de lait sont le fait des femmes d’éleveurs, surtout dans la tradition peul. Les vaches donnent entre 1 et 3 litres de lait par jour, voire moins durant la période sèche, sans compter qu’il faut soustraire la quantité quotidiennes nécessaires aux veaux, de quoi faire pâlir les éleveurs européens qui voient leurs vaches Holstein produire 40 à 50 litres de lait par jour!f

Quelques précisions sur le Sénégal

Superficie : 196 712 km2
Population : 13 711 597 d’habitants
Principales régions : Dakar, Thiès, Zinginchor, St Louis.
Climat : désertique au nord et tropical au sud.
Une saison des pluies de juin à octobre avec un pic en août, septembre et variable selon la latitude (moins de précipitations dans le nord par rapport au sud) et une saison sèche de novembre à juin
PIB : 21,54 milliards de dollars US (2006)
Taux de chômage : 47% (2006)
Taux de change : 1 euro = 650 FCFA

Situé à l’extrême ouest du continent Africain, la Sénégal couvre une superficie de pour une population de. 13 Millions d’habitants. Il est bordé au nord par la Mauritanie, à l’est par le Mali et au Sud par la Guinée Bissau et la Guinée. La Gambie forme une petite enclave au sud ouest du pays sur le cours du fleuve Gambie. Le Sénégal est divisé en 11 régions sur lesquelles vivent plusieurs ethnies, notamment les Wolofs (43% de la population), les peuls (23%) et les Sérères (14%).

La région de Dakar est la région la plus densément peuplée avec 4147 habitants au km2, elle abrite près de 22 % de la population totale et l’urbanisation s’accélère. Nombreux sont ceux qui rejoignent la capitale dans l’espoir d’y travailler.

L’économie du Sénégal est marquée par le déséquilibre de sa balance commerciale; les importations croissent à un rythme plus soutenu que les exportations. Le secteur tertiaire s’est beaucoup développé et prend aujourd’hui une place très importante dans l’économie. Contrairement aux autres pays Africains, le Sénégal est très pauvre en ressources naturelles, ses principales ressources proviennent de la pêche et du tourisme. Le secteur tertiaire se développe rapidement, mais le secteur agricole et plus précisément l’élevage reste une composante essentielle de l’économie sénégalaise.

L’élevage est pratiqué dans une recherche d’autosuffisance alimentaire. Au Sénégal, le bétail est aussi précieux que la terre, surtout en milieu rural où la possession d’animaux d’élevage est signe de richesse et source de reconnaissance sociale. Le bétail est une source alimentaire, une source de revenus (vente d’animaux et vente de lait) et par la même occasion une épargne. Plus de 55% des ménages sénégalais possède du bétail. En 2004, le cheptel du Sénégal était estimé à 3,039 millions de bovins et 8,764 millions de têtes de petits ruminants (4,739 millions d’ovins et 4,025 millions de caprins) ; on dénombre 26,245 millions de têtes de volailles. (DIREL, 2004)

Qui est Bagoré Bathily?

Crédits images : Elvire Toulorge

Bagoré Bathily est un jeune sénégalais de 34 ans, fondateur et président directeur général de la société “La Laiterie du Berger”. Après une scolarité complétée au Sénégal, Bagoré a suivi des études vétérinaires à l’université de Liège en Belgique; il s’est spécialisé dans la génétique quantitative et amélioration des productions animales. Il a travaillé en médecine vétérinaire en France et en Mauritanie au service d’un ONG mauritanienne. C’est là qu’il développe un savoir autour de l’élevage pratiqué par les populations semi nomades de la région du fleuve Sénégal.

Convaincu du potentiel de production laitière des éleveurs Peuls, Bagoré a décidé de créer son entreprise au Sénégal et de construire une usine à Richard Toll pour collecter du lait frais directement auprès des éleveurs. Il créé des liens étroits avec les populations d’éleveurs pour améliorer leurs conditions de vie en leur assurant un revenu fixe et optimiser la production laitière en s’assurant de la bonne santé des animaux.

Une vidéo pour mieux comprendre…

Jusqu’ici, aucune infrastructure n’existait pour collecter, transformer et distribuer le lait, la production quotidienne était alors consommée directement sur place par les éleveurs et leurs familles et ne faisait que très peu l’objet d’échanges commerciaux.

Parallèlement à la construction de l’usine à Richard Toll, au nord du Sénégal, la Laiterie du Berger a mis en place un réseau de collecte du lait frais dans un périmètre de 50km autour de l’usine. Aujourd’hui, une équipe de collecte parcours cette route du lait deux fois par jour pour récolter le lait. Un chauffeur et un pointeur déposent les bidons numérotés vides à l’aller et les collectent pleins au retour. Une fois arrivé à l’usine, le lait de chaque bidon est pesé et goûté pour s’assurer de sa qualité, il est ensuite refroidi pour être stabilisé, pasteurisé et suit le processus traditionnel de transformation.

Chaque bidon est comptabilité et les éleveurs sont payés à la fin de chaque mois. La Laiterie du Berger s’est engagé à acheter le litre de lait à un prix fixe de 200 FCFA, un prix très élevé qui garantit une relation de confiance avec les éleveurs. Depuis son ouverture fin 2006, l’usine de Richard Toll est passée d’une production de 500 à 3000 litres de lait par jour, tous produits confondus. La laiterie permet à 600 éleveurs de s’intégrer dans la collecte et de vivre de leurs ventes quotidiennes de lait.

La laiterie du Berger ne s’est pas arrêtée à la collecte du lait pour autant, l’entreprise veut jouer un rôle plus important dans la communauté des éleveurs. Elle propose des soins aux animaux, des formations pour améliorer la productivité laitière ainsi que du fourrage et des compléments alimentaires permettant aux éleveurs de nourrir leurs bêtes pendant la période de soudure (la période pendant laquelle l’herbe est rare et la saison des pluies n’est pas encore commencé) et d’éviter de partir en transhumance vers le sud, un long voyage éprouvant pour les cheptels.

Idrissa Sow, président de la coopérative laitière de Mbane nous a confié que la collaboration avec la laiterie a permis aux éleveurs de garder leurs animaux en bonne santé et qu’ils ne sont plus obligés d’en vendre pour en entretenir d’autres.

La Laiterie du Berger va plus loin encore pour améliorer la situation des éleveurs. Mathilde Bouchereau, rattachée au groupe Danone, travaille en direct avec les éleveurs peuls, elle fait la liaison entre les éleveurs et l’entreprise et travaille aujourd’hui sur un projet de mise en défense de plusieurs surfaces de terre, elle va donc déterminer avec la coopérative d’éleveurs des zones protégées qui seront clôturées et fermées aux animaux pendant la saison des pluies, pour permettre à la végétation de se reconstituer sans être abîmée. Cette initiative, née de la demande des éleveurs d’une bonne gestion des terres remplit avant tout un objectif de prévision des ressources alimentaires disponibles et de lutte contre la désertification.

Chez les éleveurs Peuls - Crédits images : Elvire Toulorge

Dolima! Dolima! Donne m’en plus !

La laiterie du Berger a mis du temps à trouver sa place sur le marché des produits laitiers au Sénégal. Les premiers produits distribués par la Laiterie du Berger ne répondaient pas aux attentes des consommateurs sénégalais.

Avec l’aide des équipes commerciales de Danone, la Laiterie du Berger a revu sa copie. Une personne rattachée au groupe est venue sur place pour aider les équipes de la Laiterie du Berger à comprendre leur marché, à répondre aux attentes des consommateurs, à optimiser les circuits de distribution et à bien communiquer. L’entreprise a lancé en juillet 2009 une nouvelle gamme de produit qui s’appelle Dolima, signifiant “donne m’en plus” en wolof. Dolima est un yaourt nature ou parfumé à la vanille conditionné dans plusieurs formats et vendus à des prix accessibles pour toucher une majorité de la population.

Les produits Dolima sont estampillés “Bon pour moi, bon pour mon pays”, pour bien mettre en évidence le fait que le lait qui a servi à fabriquer les yaourts provient des éleveurs Sénégalais et qu’il est frais. Une innovation importante vient du conditionnement en sachet de 50g, vendu à 50 FCFA (soit 8 centimes d’euros) vendu comme snack dans toutes les boutiques.

Ces produits dégagent une marge moins importante, un manque à gagner que la Laiterie du Berger compense avec la vente de produits à plus forte valeur ajoutée comme la crème fraîche ou les jus de Bissap et de Gingembre, très appréciés des toubabs (les blancs).

L’entreprise a soigné ses produits autant que ses réseaux de distribution et sa communication. Elle a investi dans une flotte de véhicules permettant d’accéder à tous les points de ventes de Dakar et de ses environs. Du petit camion au pousse-pousse, tout est fait pour toucher les boutiques les plus reculées, les plus inaccessibles. Dakar compte tout de même 13 000 boutiques équipées de frigos qu’il faut approvisionner.

La distribution des produits s’est accompagnée d’une grande campagne de lancement, affichage, spots télévisés, Internet ont permis aux produits de se faire connaître. Pour son spot télévisé, la Laiterie du Berger a réussi à mobiliser Ismaël Lo (qui a composé une chanson pour l’occasion) ainsi qu’une présentatrice télé très connue au Sénégal.

Dolima se démarque par la couleur verte arborée par toute l’équipe. Suite au lancement, Dolima a connu un grand succès dans la région de Dakar, l’usine de Richard Toll était en plein chantier lors de notre passage: avec la croissance de l’entreprise, l’usine s’agrandit pour faire face à la production, l’occasion de revoir les procès industriels.

Ibrahima Kane, directeur de l’usine et Bagoré Bathily ont été aidés par Guy Gavelle, ancien ingénieur de Danone qui a participé à la construction des plus grandes usines du groupe partout dans le monde et qui dédie aujourd’hui l’essentiel de son temps aux initiatives soutenues par danone.communities. Il doit inventer des solutions pour faire face aux problématiques locales, notamment celles concernant l’approvisionnement en eau et en électricité et des réseaux de transports.

Voici comment Guy Gavelle voit son métier :


Guy Gavelle, Directeur industriel Pays émergents (Danone)
envoyé par lespiedssurterre. - Plus de vidéos de blogueurs.

Il est difficile de mener une activité industrielle avec une coupure d’électricité en moyenne par jour, lorsque cela arrive, un générateur prend le relais, mais cela entraine des coups de fonctionnement plus importants. Les coupures d’électricité restent cependant moins problématiques que les coupures d’eau qui empêchent les équipes de conserver l’hygiène parfaite de l’usine; dans ces cas là, la production s’arrête complètement.

Une fois le processus industriel rempli, les problèmes continuent, une fois les camions chargés à Richard Toll, ils doivent parcourir plusieurs centaines de kilomètres pour aller à Dakar. Ils doivent parfois affronter des heures d’embouteillages surtout pendant l’hivernage, période pendant laquelle les routes de Dakar sont inondées.

La Laiterie du Berger est un exemple d’entreprise pérenne qui associe un développement commercial à un développement social. Le modèle de social business fonctionne bien, la prospérité de cette entreprise est étroitement liée à son environnement, elle est source de création d’emplois et des débouchés commerciaux dans la région et participe au développement social des populations qui l’entourent. Cette réflexion économique et sociale porte sur le long terme, en se préoccupant de la réduction de la pauvreté et de la précarité dans les régions dans lesquelles elle opère, l’entreprise contribue à créer les conditions de sa croissance future. Cette logique stratégique questionne le modèle capitaliste et le réinvente en ces temps de crise de confiance des fonds d’investissement.

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3 Réponses »

  1. Excellent projet mais là il y avait toute l’expérience de Danone pour la réussite de cette entreprise.

    Très sympa cette article, merci Elvire!

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  3. Bonjour, il faudrait quand même dire pourquoi tout cela est grave d’aller vendre vos stocks de surplus de lait à de pauvres ères affamés.
    http://www.guadadvent.org/sante_article_lait_de_vache.php
    http://www.onnouscachetout.com/themes/alimentation/laitdevache.php
    http://zouktv.blog.mongenie.com/index.php?idblogp=377549

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